Nike a mené le 4 mai 2017 son incroyable défi visant à passer sous la barre mythique des 2h au marathon : le projet Breaking2. Malgré l’échec de l’objectif initial, l’évènement a été un franc succès médiatique, le meilleur coureur ayant terminé en 2h00 et 25 secondes, soit 2mn32 de mieux que la meilleure marque actuelle. Ce nouveau record du monde reste toutefois non homologué en raison des conditions trop artificielles de la course (ici le documentaire retraçant l’aventure).

Au centre de l’attention, une chaussure, spécifiquement développée pour le Breaking2, la VaporFly 4%. L’étude scientifique relative à la performance de cette chaussure, menée par une équipe de chercheurs de chez Nike, a été publiée tout récemment, parachevant le succès de l’opération.

Les réactions ont été à la mesure de l’ampleur de la communication déployée par Nike. Les détracteurs imaginent que les chercheurs auraient pu fournir des résultats biaisés. La publication ne contient en tout cas pas de faille méthodologique majeure, et cet article de Craig Payne donne un avis éclairé sur la confiance qu’il faut accorder à ce genre d’études financées par l’industrie. Il est intéressant de noter que ces mêmes auteurs, déjà financés par Nike, avaient publié en 2016 une étude [1] concluant que le poids des chaussures était préjudiciable à l’économie de course et à la performance. A l’époque, personne ne leur avait reproché leur affiliation pour critiquer leur travail, bien au contraire.

Que dis l’étude?

Protocole

 

18 athlètes hommes de haut niveau mais non-élite (performance récente sur un 10km = moins de 31mn) ont couru sur tapis avec 3 paires de chaussures différentes (2x5mn par paire, le poids des chaussures ayant été normalisé pour correspondre à celui de l’AB, plus lourde de 50g), à 3 vitesses différentes (14, 16 et 18km/h, sur 3 sessions séparées). 8 coureurs présentaient une attaque talon, 10 coureurs une attaque médio/avant-pied.

La chaussure

 

La nouvelle semelle développée par Nike pour son prototype inclut une mousse qui donne lors du test mécanique un retour d’énergie d’une quantité deux fois supérieure à la Streak et la Adios. Cela est essentiellement dû à sa compliance deux fois plus élevée (capacité à se déformer et stocker de l’énergie), plus qu’à sa résilience (capacité à retrouver sa forme pour restituer cette énergie), qui reste toute de même la plus élevée. Au milieu de cette mousse se trouve également une plaque de carbone, qui rigidifie la semelle dans le plan sagittal, et peut améliorer de 1% le coût énergétique de la course [2].

Graphique adapté d’après l’étude de Hookgamer et al. (2017). NS = Nike Zoom Streak 6 , AB = Adidas Adios Boost 2 (portées lors du record actuel du marathon), NP = Nike Zoom Vaporfly

Résultats

 

L’analyse des échanges gazeux a permis d’évaluer la dépense énergétique (W/kg). En moyenne, pour chaque vitesse, la Vaporfly a diminué le coût énergétique de la course de 4% comparé aux deux autres modèles. Pour cette raison, elle a été malicieusement rebaptisée par Nike «Zoom Vaporfly 4% ». Si tous les sujets ont bénéficié des Vaporfly, le gain était environ 1% plus élevé chez les sujets avec une attaque talon. Les auteurs ont extrapolé qu’un tel gain se traduirait par une amélioration directe de la performance de 3,4% à l’allure du record du monde du marathon, soit 1h58mn54s au lieu de 2h02mn57s

Etonnamment, les chercheurs ont relevé que la Vaporfly a aussi légèrement augmenté le pic de force verticale, le temps de contact au sol, et réduit la cadence. Cependant, ces paramètres expliquent moins de 20% de l’amélioration du coût énergétique. Ils ont donc supposé que le bénéfice apporté par la chaussure était majoritairement lié à l’élasticité de la semelle.

D’après les images fournies par les auteurs, il semble que la chaussure ait encore évolué après ce test. Cela n’a toutefois pas suffi à faire tomber la barrière symbolique des 2h, et montre la différence entre des conditions de laboratoire, et la réalité d’une performance multi-factorielle. En revanche, cela a assuré la réussite marketing de cette chaussure innovante.

Nike Zoom Vaporfly 4% commercialisée

 

Clément POTIER

Podologue

 

Hoogkamer, W., Kipp, S., Frank, J. H., Farina, E. M., Luo, G., & Kram, R. (2017). A Comparison of the Energetic Cost of Running in Marathon Racing Shoes. Sports Medicine, 1-11.

[1] Kipp, S., Spiering, B. A., & Kram, R. (2016). Altered running economy directly translates to altered distance-running performance. Med Sci Sports Exerc48(11), 2175-80.

[2] ROY, J. P. R., & Stefanyshyn, D. J. (2006). Shoe midsole longitudinal bending stiffness and running economy, joint energy, and EMG. Medicine & Science in Sports & Exercise38(3), 562-569.